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A l'ombre du barrage, on manque d'eau au Lesotho

A l'ombre du barrage, on manque d'eau au Lesotho

Malethibela Lits'esane, une des personnes déplacées en raison de la construction des barrages. Photo: Christian Johannessen/COE Image en haute résolution

01 janvier 2001

Christian Johannessen (*)

Les énormes barrages édifiés par l'Afrique du Sud et le Lesotho dans les hautes terres du royaume des montagnes ont été utiles à l'économie de ces deux pays. Pourtant, le Conseil chrétien du Lesotho s'inquiète en constatant que les habitants qui ont été déplacés en raison de ce projet sont laissés de côté dès lors qu'il s'agit d'en recueillir les fruits.

Malethibela Lits'esane (35 ans) lève les yeux vers les montagnes qui entourent le village de Ha Makhalanyane, au Lesotho, ce royaume enclavé à l'intérieur de la puissante Afrique du Sud. Elle regrette la vie qu'elle connaissait à plusieurs kilomètres de là, de l'autre côté de ces montagnes. Il y a cinq ans, avec son mari Emmanuel (36 ans), ils ont dû quitter leur village de Lamapong Ha Koporala. Quand on a construit le barrage de Mohale, beaucoup de gens qui vivaient dans les environs ont été réinstallés ailleurs. Les Lits'esanes en faisaient partie.

Malethibela Lits'esane porte un récipient dont elle se sert pour arroser le petit champ d'où le couple tire sa subsistance, où ils font paître leur unique vache et où picorent quelques poules. Il n'y a aucune comparaison entre ce bout de terrain de la taille d'un jardin et les pâtures du côté du barrage de Mohale où le bétail pouvait se nourrir et où les habitants trouvaient des plantes et du bois de chauffage.

Le Lesotho Highlands Water Project (Projet hydraulique des hautes terres du Lesotho) récolte des millions de dollars chaque mois, ce qui constitue un revenu bien utile pour ce pays relativement pauvre, mais les gens qui ont cédé la place aux barrages n'en ont pratiquement pas bénéficié.

De l'eau courante six mois par an

Pendant la saison des pluies, Malethibela peut aller remplir sa cruche à un robinet situé au milieu du groupe de maisons de son quartier. De la fin juillet jusqu'en janvier, sa vie change. La sécheresse arrive petit à petit et le robinet communautaire tarit.

Alors, Malethibela doit aller chercher de l'eau pour sa famille à quatre ou cinq heures de là. Elle pourra porter 20 à 40 litres d'eau sur la tête, mais elle ne parviendra pas à rapporter les 30 à 50 litres par personne considérés comme le minimum quotidien, selon le Programme mondial pour l'évaluation des ressources en eau de l'ONU. En période de sécheresse, les Lits'esanes et leurs voisins n'ont pas la possibilité de cultiver des légumes, et ils doivent conduire le bétail jusqu'à des pâturages éloignés. Ce n'est pas du tout ce qu'on leur avait promis quand on leur avait dit de venir se réinstaller ici.

Dans le village de Ha Mallani, qui compte 80 foyers, et qui est situé sur la colline au dessus du barrage de Katse, les gens attendent encore le robinet promis. Plus de dix ans après l'achèvement du barrage, ils dépendent toujours de quelques sources naturelles non protégées. Au dessus de l'une d'entre elles, la société de construction a même installé deux cabinets qui risquent de provoquer des infiltrations dans la source. Exactement un kilomètre plus bas se trouve le réservoir de Katse avec de l'eau à laquelle les villageois n'ont pas accès et qui recouvre leurs anciens champs.

L'un des effets positifs du projet de développement hydraulique de la région de Katse saute aux yeux du voyageur : pratiquement chacune des traditionnelles maisons rondes aux toits de chaume est désormais dotée d'un cabinet en ciment. Les habitants disent qu'à la suite de la construction de ces cabinets la santé s'est améliorée, surtout pour les enfants. Si ces toilettes ont été rapidement installées dans la région, c'est qu'il fallait garantir le haut niveau de qualité de l'eau du réservoir.

Le rôle prophétique de l'Eglise

L'année où l'Afrique du Sud et le Lesotho ont signé le traité de projet hydraulique binational, le Conseil chrétien du Lesotho s'est investi au nom des populations concernées. En 1986, il a lancé le Groupe d'initiative de l'Eglise pour les hautes terres, destiné à fournir aux communautés locales des instruments leur permettant de défendre leurs intérêts dans le domaine des réinstallations et des indemnisations. Ce groupe a dû interrompre ses activités en 1999 pour des raisons financières, mais le Conseil est actuellement en train de le relancer.

"Il faut que l'Eglise joue son rôle prophétique et qu'elle prenne directement contact avec les populations concernées. Nous envisageons le développement sous un angle global. Il faut qu'il soit physique, mental et moral. Telle est notre vocation. Il y a encore des gens qui n'ont pas été correctement indemnisés pour les pertes subies, et nous allons contacter les autorités avec une campagne de défense de leurs droits", a déclaré Seeisa Mokitimi, coordinateur, au Conseil chrétien, du Programme d'éradication de la pauvreté.

En avril, le Conseil chrétien du Lesotho a participé à l'accueil d'une conférence du Réseau oecuménique de l'eau traitant des projets de grands barrages en rapport avec le droit humain à l'eau.

Le traité concernant le Projet hydraulique des hautes terres du Lesotho instituait le principe selon lequel personne ne devait voir sa situation aggravée en raison des barrages, mais Tom Monaheng Mahlakeng n'est pas satisfait de la façon dont les dédommagements ont été organisés.

"Il faut que les gens obtiennent une juste indemnité avant le début des travaux. On a vu des gens attendre 20 ans le dédommagement promis. La Lesotho Highlands Development Authority devrait commencer par étudier le traité qu'elle a rédigé elle-même", a déclaré Mahlakeng dans une interview en avril. Il est président d'une petite association intitulée Survivors of Lesotho Dams(SOLD), c'est à dire, "les survivants des barrages du Lesotho".

"Je suis plein d'amertume en pensant à la façon dont on nous a traités", ajoute-t-il. Dans son village, 173 maisons ont été démolies par les explosions d'une carrière d'où étaient extraits des matériaux pour les routes du barrage de Mohale. Seules seize ont été reconstruites.

Politique hydraulique : la solution des grands barrages

Au cours du siècle dernier, on a construit dans le monde plus de 45'000 grands barrages destinés à exploiter les ressources hydrauliques pour la production alimentaire, le contrôle des crues, l'usage domestique et la production d'énergie. La Commission internationale des grands barrages, instituée en 1988 pour évaluer l'efficacité du développement de ces projets extrêmement coûteux, a abouti à la conclusion que beaucoup de ces barrages n'avaient pas atteint leurs objectifs et que l'impact sur les populations concernées et sur les écosystèmes avait été plus important que prévu.

Salué par le South African Institute of Civil Engineering comme "projet du siècle", le Projet hydraulique des hautes terres du Lesotho alimente l'Afrique du Sud en eau et produit de l'électricité pour le Lesotho. Il a été lancé en 1986 par les gouvernements des deux pays. L'eau est rare en Afrique du Sud. Au Lesotho, pays de montagnes dont le point le plus bas se situe à 1'400 mètres au-dessus du niveau de la mer, la quantité moyenne d'eau disponible est 75 fois supérieure à la consommation nationale.

Sur les cinq barrages projetés, trois sont déjà achevés, ceux de Katse, de Muela et de Mohale. Il y a déjà dix ans que l'eau coule vers l'Afrique du Sud et le gouvernement du Lesotho encaisse chaque mois 17 millions de maloti de redevances, soit environ 2,2 millions de dollars (EU).

Conformément au traité qui régit cette entreprise commune, les personnes concernées par ce projet devraient "pouvoir conserver une qualité de vie qui ne soit pas inférieure à celle dont elles jouissaient au moment où la gêne occasionnée par le projet les a atteintes pour la première fois". Mais le dédommagement annuel versé à 3'500 foyers, en principe pour 50 ans, n'est pas assez élevé pour générer de nouvelles sources de revenus, et il est souvent versé avec retard. Actuellement, 40 millions de maloti ont été versés à titre de dédommagements.

Masilo Phakoe, directeur général de l'autorité responsable du Projet hydraulique des hautes terres, est par ailleurs convaincu des immenses avantages du barrage. Il insiste sur le fait que le projet a créé des emplois, amélioré le niveau de qualification de la population, modernisé les infrastructures et procuré d'importantes sommes d'argent dans ce pays relativement pauvre.

Des enquêtes menées par son administration ont montré que le niveau de vie, le revenu et les conditions sanitaires s'étaient améliorées dans les zones rurales, ajoute-t-il. Mais il admet qu'il y a aussi le revers de la médaille : "Nous n'avons sans doute pas assez préparé les gens des zones rurales. Dans les années 1980, lorsqu'on a lancé le projet, on ne tenait pas tellement compte des questions sociales et environnementales. Il y a encore à faire pour aider les populations concernées, mais nous y travaillons."

Selon Masilo Phakoe, directeur général de l'administration responsable du Projet hydraulique des hautes terres, l'une des raisons qui ont provoqué ce problème de dédommagements serait que l'entreprise chargée de la construction des toilettes et de l'adduction d'eau dans la région de Katse n'y est pas parvenue malgré les sommes affectées à ces travaux. Il affirme cependant que l'on va maintenant reprendre le travail. "Tout cela a été un peu lent, nous avons près de dix ans de retard, mais maintenant le programme consiste à achever les travaux."

Malethibela Lits'esane contemple la maison que l'administration lui a fait construire lorsqu'elle a été relogée. Elle est solide, elle est en ciment, comme les toilettes à côté. Mais aussi, elle est très froide la nuit, et on ne peut pas trouver de bois de chauffage dans les environs. Pour pouvoir faire la cuisine, elle doit acheter du pétrole avec l'argent qu'elle gagne en vendant ses poulets.

"L'administration nous a déçus, dit-elle. On nous avait promis que tout ce que nous allions trouver dans notre nouveau lieu de vie serait d'excellent niveau. Mais on ne nous a pas donné grand-chose. Depuis que nous sommes ici, la vie est stressante."

(*) Christian Johannessen est norvégien, journaliste freelance.

Réseau oecuménique de l'eau

Conseil chrétien du Lesotho

  

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