Ecumenical Water Network

Le ROE est un réseau mondial d'Églises et d'organisations chrétiennes visant à promouvoir l'accès pour tous à l'eau

5e semaine

La réflexion hebdomadaire porte cette semaine sur la dichotomie entre, d'une part, l'apologie de l'eau que fait saint François d'Assise, qui la considère comme une «sœur» précieuse créée par Dieu, et d'autre part la privatisation et l'exploitation économique de cet élément pourvoyeur de vie au prix de l’agonie des lacs et des rivières. Alors que près d'un milliard de personnes dans le monde sont privées d'un accès à une eau potable sûre, cette ressource devient un «or bleu» aux yeux des investisseurs agroéonomiques. «Sa fonction première n'est pas d'étancher la soif des gens mais de faire de l'argent», écrit Dom Tomás Balduino, évêque émérite de Goiás, au Brésil. Sa réflexion a été publiée pour la première fois à l’occasion des Sept semaines pour l’eau 2009.
5e semaine

Pirapora, Brésil. (cc) Guilherme Cecílio

Sœur eau ou or bleu?

Réflexion biblique par dom Tomás Balduino*

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur eau,
qui est très utile et humble,
et précieuse et chaste.
(Cantique de frère soleil de François d'Assise,
Trad. Sources Chrétiennes, n° 285)

Au Forum Social Mondial de Porto Alegre, Ricardo Petrella, enseignant et écrivain italien, activiste dans le domaine de l'eau, a révélé que Nestlé et Coca Cola sont en train d'acheter au Brésil de nombreux terrains où se trouvent des sources permanentes. En Europe, ces multinationales investissent beaucoup dans le secteur de l'eau en bouteille; elles poursuivent le même objectif en Amérique latine. Le Fonds Monétaire International fait pression sur des gouvernements africains pour les obliger à accepter la privatisation de l'eau s'ils veulent recevoir des subventions pour le développement. Au Brésil, certains fleuves sont morts d'avoir servi de déversoirs pour des produits chimiques industriels; c'est l'une des manières dont on exploite l'eau pour favoriser la production industrielle. Dans notre pays, cela se produit même dans des zones qui étaient considérées comme des sanctuaires écologiques, comme le bassin du Xingu. L'eau du Fresco, qui était autrefois claire, charrie maintenant quantité de sédiments provenant de l'exploitation intensive de mines d'or. On y a trouvé des poissons rendus aveugles par l'absence de lumière.

La décision contestable de détourner les eaux du São Francisco ne vise qu'à favoriser des intérêts économiques: l'eau doit servir en priorité à l'irrigation d'exploitations agricoles pratiquant la monoculture de canne à sucre et au secteur agroalimentaire en général. Les populations clairsemées de la province du Nord-Est ne bénéficient en aucune manière du système d'alimentation en eau, laquelle est la plus chère du monde. C'est l'or bleu. L'objectif prioritaire n'est pas d'étancher la soif des gens mais de gagner de l'argent - compte tenu en particulier du réchauffement climatique et de la course à l'eau potable. D'après les statistiques de l'ONU, 884 millions de personnes n'ont pas accès à l'eau potable et, en 2025, 60% de la population mondiale vivra probablement dans des régions touchées par des pénuries d'eau.

Par contraste, la vision de saint François d'Assise est très présente aujourd'hui à la base - pas seulement au Brésil mais dans toute l'Amérique latine, dans les communautés autochtones, noires et paysannes. Ce sont les populations autochtones qui ont préservé la relation mystique de l'homme avec la Terre Mère et la Sœur Eau, et qui ont protégé ce qui reste à préserver de la nature.

Voyons ce que dit l'Évangile: dans sa conversation avec la Samaritaine (Jean 4, 7-14), Jésus lui fait cette demande: «Donne-moi à boire». L'idée que ce passage inspire aux communautés populaires, c'est le lien surprenant que nous avons avec notre propre puits et notre identification à l'eau, qui fait de nous des sources d'eau vive. «Boire à son propre puits», comme l'a dit saint Jean de la Croix. C'est là une idée très ancienne: dans la Bible, l'eau est un élément récurrent qui intervient à des moments clefs de la vie du peuple de Dieu. Mais elle est également présente dans la vie spirituelle d'autres peuples qui, comme le peuple de la Bible, ont apporté leur contribution essentielle particulière à la conscience quotidienne toujours plus aiguë que l'humanité a aujourd'hui de l'eau.

C'est de cette vision mystique que vient la force de se battre pour la défense de l'eau considérée non pas comme un quelconque produit de consommation courante mais comme un bien commun vital pour tous les êtres vivants.
Prendre soin de l'eau et se battre pour la protéger contre les politiques de privatisation, cela ne peut se faire que si l'on adopte une relation nouvelle avec la création, avec la nature, avec l'environnement. Souvenons-nous de la Charte de la Terre, un authentique acquis du peuple, l'étendard d'une lutte nouvelle, dont devraient tenir compte, dans toutes les décisions prises, tous ceux qui se battent pour défendre la Terre - ce lieu où nous vivons, en respectant et protégeant la vie, l'intégrité de l'environnement, la justice économique et sociale, la démocratie et la paix.

Voici ce qu'on lit dans la conclusion de la Charte de la Terre: «Faisons en sorte que notre époque passe à l'histoire comme l'éveil d'une nouvelle forme d'hommage à la vie, la ferme résolution d'atteindre la durabilité, l'accélération de la lutte pour la justice et la paix et l'heureuse célébration de la vie.»

 

Post-scriptum:
En 2006 dans le rapport des Nations Unies sur le développement humain, le président Luiz Inácio Lula da Silva a écrit "De l'eau propre, accessible et abordable est un droit humain." Malgré ces paroles claires le gouvernement brésilien est maintenant dit de faire parti de ceux qui ont activement opposé l'affirmation du droit humain à l'eau dans la déclaration finale du Forum mondial de l'eau qui a eu lieu à Istanbul du 16 au 22 mars 2009.

*Dom Tomás Balduino est évêque émérite de Goiás. Toute sa vie, il a soutenu le combat pour leurs droits que mènent les plus pauvres des Brésiliens. Il est actuellement conseiller de la Commission pastorale pour la terre, organisme de l'Église catholique qui lutte pour les droits des travailleurs agricoles et des paysans du Brésil.

Idées à creuser

Lorsque nous parlons de la privatisation et de la commercialisation de l’eau, nous avons souvent tendance à ne penser qu’aux grandes sociétés qui engrangent des bénéfices aux dépens de l’accès à l’eau potable des communautés pauvres. Mais quel est notre rôle à nous dans ce système? À qui ces sociétés vendent-elles leurs produits? Qui profite des valeurs actionnariales qu’elles créent?

Matière à réflexion: Quand est-ce que chacune et chacun d’entre nous «profitons» de la privatisation de l’eau aux dépens des autres, lorsque nous achetons ou consommons l’eau ou lorsque nous investissons nos économies?

Questions à méditer

    1. Avez-vous vu une rivière mourir là où vous vivez, ou avez-vous entendu dire que cela s’est produit?
    2. Vous souvenez-vous d’avoir tiré de l’eau de votre propre puits, d’un cours d’eau ou d’un étang? Dans le monde commercial d’aujourd’hui, lorsque vous achetez une bouteille d’eau, vous rappelez-vous à cette occasion du temps où on se passait fort bien de l’eau en bouteilles?
    3. Avez-vous jamais réfléchi aux conséquences possibles de la privatisation de l’eau dans votre contexte particulier?

      Ce que vous pouvez faire

      • Vous serait-il possible d’organiser une visite collective – avec par exemple votre groupe d’étude biblique ou votre groupe de jeunes – pour voir une source, un cours d’eau ou un lac dans la région où vous vivez? Vous pourriez envisager, à cette occasion, de faire une brève cérémonie d’action de grâces pour l’eau. Serait-il possible de combiner la réflexion avec une action pratique, comme de nettoyer un cours d’eau?
      • Essayez de découvrir quelles sont les causes de la pollution de l’eau et des rivières là où vous habitez. Organisez un nettoyage de rivière dans votre communauté: c’est une très bonne occasion de resserrer les liens entre votre famille, vos amis et vos voisins et les cours d’eau proches de chez vous. Pour vous aider dans une opération de ce genre, nous vous conseillons le River Cleanup Organizer's Handbook par American Rivers, dans lequel vous trouverez de nombreuses indications utiles sur l’organisation et la sécurité.
      • En 2006, des Églises brésiliennes et suisses ont publié un document œcuménique commun sur l’eau comme droit humain et bien public. Elles se sont engagées à «convaincre nos Églises, paroisses, institutions, groupes œcuméniques et organismes partenaires de soutenir cette déclaration et de prier pour ses objectifs et, en coordination avec les mouvements et ONG qui s’intéressent à ces questions, de pousser l’opinion publique, les forces politiques et la population de nos pays à agir en faveur des suggestions contenues dans cette déclaration».
        Cette déclaration existe déjà en anglais, français, espagnol, allemand, et portugais. Pouvez-vous traduire ce texte dans votre propre langue?
      • Parlez-en aux dirigeants de votre Église, ou envoyez-leur une lettre accompagnant le texte de cette déclaration pour les informer de cet excellent exemple de coopération œcuménique, et en leur demandant d’envisager de la signer.
      • Chaque jour, lorsque vous prierez pour la justice de l’eau au cours de cette semaine, récitez le Cantique du Soleil de saint François. Peut-être cette belle et ancienne prière vous inspirera-t-elle de peindre ou dessiner notre sœur l’eau ou notre frère le feu… Vous en trouverez le texte ici en français: http://www.galloy.be/pierredeuse/index_fichiers/Page666.htm et ici dans le dialecte ombrien, dans lequel il fut écrit à l’origine: http://en.wikipedia.org/wiki/Canticle_of_the_Sun.

       

      N.B.: Les opinions exprimées dans les réflexions bibliques ne reflètent pas nécessairement la politique du ROE et du COE. Ce document peut être reproduit librement, à condition d'en indiquer la source.